Devenir un Journaliste sensible aux conflits

Etre un journaliste sensible au conflit, c’est être un journaliste qui milite en faveur de la paix. L’expression « journalisme sensible aux conflits » est née de la volonté de certains journalistes, de ne pas se contenter de couvrir les guerres et les autres crises socio-politiques, mais surtout de contribuer à les prévenir.

Sauf que : notre zone ouest-africaine (comme bien d’autres), est en proie à des crises à répétition et à des conflits armés. Des situations (et des zones) que les journalistes se doivent de couvrir en veillant à rester en vie et en respectant l’étique et la déontologie.

Mais pour arriver à parler de période de crise et/ou de post-crise, il faut relever le rôle du journaliste en temps de paix. Son rôle, mais aussi comment il peut intervenir, les difficultés et les risques auxquels il doit faire face.

Le journaliste, gardien de la Paix.

Le temps de paix peut être défini comme la période où les conflits ne dégénèrent pas. Ils sont maitrisés et gérés. C’est une situation paisible et calme. Une période pendant laquelle le rôle du journaliste est d’observer et d’alerter sur les foyers de tension. Son action est à titre préventif.

Il peut le faire par des émissions publiques où la parole est donnée à tous les acteurs. Le journaliste peut également procéder par des reportages dépourvus de commentaires qui mettent l’accent sur les valeurs, mais aussi sur les parentés à plaisanteries (par exemple).

Dans ce climat de non tension, il est difficile de rester sur des sujets typiquement de société. Le journaliste est fortement tenté par les sujets institutionnels et risque de devenir un « reporter alimentaire ». C’est-à-dire qu’il écrira sur ce qui peut lui permettre d’avoir de l’argent. En côte d’Ivoire le « Perdiem » est une de ces pratiques. Nombreux sont les journalistes qui préfèrent couvrir l’agenda d’un ministre plutôt que de faire un reportage sur un fait de société. Conséquence, la corruption s’implante de plus en plus dans la corporation et les informations communiquées sont de moins en moins crédibles, puisqu’elles ont été ‘’achetées’’.

Médiateur et modérateur en période de crise.

Ce qui caractérise la crise au-delà de l’opposition entre deux ou plusieurs camps, c’est l’environnement dangereux, et hostile, dans lequel le journaliste se doit de travailler afin de rendre compte.

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crédit photo AFP

Son rôle en cette période de trouble est de veiller à une couverture totale (en terme de territoire) et impartiale de l’information. Il est un observateur, un informateur mais aussi un « Agent d’apaisement ». Le rôle du journaliste ne devrait pas être de se pencher vers un camp, mais de contribuer à ramener le calme par des reportages (sans commentaires) qui présentent les faits. Il peut également initier des débats afin de donner la parole à chaque partie et équilibrer l’information. Par exemple, un micro-trottoir permettrait à la population, et à d’autres acteurs, de donner leurs points de vue et de faire des propositions de sortie de crise.

La grande difficulté ici réside déjà dans la partialité. Tout journaliste est d’abord un citoyen. Et bien souvent, le parti pris et les conséquences de la crise sur notre environnement immédiat (famille, ethnie, clan, région), nous emmène à nous ranger dans un camp.

Autre difficulté. La couverture de tout le territoire. Les acteurs des crises font le tri des journalistes qu’ils veulent accepter chez eux. En Côte d’Ivoire par exemple, certains journalistes ne pouvaient pas se permettre d’arriver à Bouaké (centre) encore moins à Korhogo (nord) surnommés « Zones CNO (Centre Nord Ouest) »,  réputés « fief des rebelles » de l’époque. C’est un climat d’insécurité qui plane au dessus de la tête de ces hommes de médias même s’ils veulent faire correctement leur travail.

Dans un contexte de crise, le journaliste le plus consciencieux va se heurter à sa ligne éditoriale. Sous nos cieux, ils sont des « prisonniers » d’un journal qui est lui-même guidé par homme, ou un parti politique. Un simple reportage sans intention, à priori, va être tourné de sorte à encenser ou à incendier un camp.

Dans ces conditions, le journaliste risque d’être rejeté par l’une des parties (ou par les deux parties). Il risque même par ces propos d’envenimer la situation au point où elle peut s’enliser et s’éterniser. Les risques : La prison, la torture, la prise d’otage, l’exil et dans beaucoup de cas, la mort, malheureusement.

Le journaliste comme (re)conciliateur en période post-crise.

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La période post-crise est souvent un temps de transition. De trêve. Seuls des signes apparents laissent penser que « tout est fini ». Pourtant, on abouti à une « post-crise » parce qu’on est dans une situation de « Gagnant/gagnant » (c’est le cas d’un accord de cessez-le-feu ou de paix), ou alors dans un contexte de « Gagnant/Perdant »(Comme c’est le cas dans plusieurs pays où la crise finie par une guerre entre deux camps). Le vainqueur impose sa loi et règne en maître absolu. C’est le calme en apparence mais dans les cœurs, les rancœurs n’ont pas disparu.

Dans cette situation d’après crise, le rôle du journaliste est surtout de conserver l’apaisement  (même dit précaire). Il concilie et réconcilie les parties qui se sont affrontées. Par ses productions, il contribue à la (Re)Construction des pensées, des visions et des cœurs. Dans des reportages (sans opinion) il pourra montrer par exemple l’ampleur des dégâts (humains et matériels). Il pourra initier des débats afin de rapprocher et/ou donner la parole aux anciens protagonistes. Par des « spots audiovisuels pour la paix » il pourra encourager à la paix et la stabilité.

C’est un contexte dans lequel il est difficile de rester neutre. Surtout quand on a des attaches ou des liens avec l’une ou l’autre des parties qui étaient en crise. Il y a des séquelles qui nous collent à la peau. Est-on à mesure de présenter les choses de façon neutre et impartiale ? Ce n’est pas aisé. D’autant plus que notre langage est tout de suite interprété, malgré notre bonne foi. Un simple mot ou une simple expression peut raviver les tensions et provoquer une résurgence de la crise.

Le manque d’(infra)structures est également un frein à la diffusion de l’information. Pendant les crises, les premiers visés sont les médias. Et une fois, les troubles passés, la reconstruction prend du temps et les médias ont du mal à se remettre sur pied.

Dernière difficulté (et certainement la plus dure à cerner) : les sentiments de vengeance qui tapissent encore au fond du cœur des populations. Les risques sont grands. La mauvaise interprétation des productions du journaliste, l’insécurité et la mort.

J’enfonce une porte ouverte en affirmant que le journalisme est un métier complet et complexe. Se dépasser, aller au-delà des considérations des personnes pour couvrir l’actualité. Toute l’actualité. Voilà un exercice bien difficile et bien délicat.

Dans un contexte d’instabilité et d’insécurité financière et politique, les journalistes de nos régions doivent faire face à des pressions de toute part.

microD’abord des pressions politiques. Je l’ai dit, la majorité des médias sont fondés (et guidés) par des hommes (ou des partis) politiques. Le journaliste, même s’il veut être impartial, va se retrouver nez à nez avec ‘‘sa’’ ligne éditoriale et devra s’y appliquer. Sauf s’il veut démissionner et se retrouver au chômage.

Il existe une pression financière. Plus les temps passent, plus les journalistes voient leurs charges augmenter. (La famille, les projets…). En plus, c’est un environnement où malgré l’existence d’une « Convention collective », de nombreux journalistes (du privé surtout) sont sous payés voire pas du tout payés. Certains journalistes en Côte d’Ivoire touchent en moyenne 30 000 francs CFA par mois et ne sont pas déclarés à la CNPS (Caisse national de la Prévoyance Sociale).

Pourtant, c’est au vu (j’ai envie de dire en dépit) de tout cela que le journaliste choisi de s’engager dans ce métier. Il se doit d’assumer son choix de journaliste jusqu’au bout.

Car finalement il est comme un médecin. « Il voit des symptômes et essaie de faire un diagnostic. Avec son thermomètre, il prend la température et alerte en cas de forte « fièvre sociale », souligne Sandra Vanedig, journaliste allemande. Son rôle ne doit pas être seulement de guérir, mais surtout de prévenir, de conseiller, d’éduquer, d’orienter et de rassurer le patient : le consommateur de l’information.






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