A nos chères Bonnes !

Je partage avec vous le texte de cette chronique que je lis tous les Mercredi. « Moi, Être humain » est « Incursion au plus profond des uns et des autres pour découvrir que notre humanité nous rapproche » écrit l’auteur en ajoutant qu’à la vérité « nous sommes tous pareils, bien plus proches que nous ne l’imaginons ». Et pour cette semaine, cette chronique nous trimbale au cœur de la vie de celle qu’on appelle les « Bonnes » (ou bonniches sous d’autres toits), « Servantes » ou – quand on veut être poli – « Fille de maison ».

Elles sans qui pourtant nos repas seraient salées, le riz tomberaient dans l’eau, nos douches ressembleraient à des porcheries, nos habits à des serpillères d’une autre époque. Ces bonnes-à-tout faire sans qui nos enfants deviendraient d’énormes charges… Pour tout ceci, je pense qu’elle mérite un peu de dignité. ça peut commencer déjà par relever les salaires de misères qu’elles perçoivent et les déclarer à la CNPS, la caisse de prévoyance sociale … ça serait un premier pas. Bonne lecture !Après cet ultime coup de pilon, je peux être fière de moi. Les bananes mûres juste comme il le faut, le manioc sélectionné avec soin et mes coups de pilons méthodiques ne pouvaient que donner ce magnifique foutou jaune et bien lisse.
Le fumet agréable de la sauce aubergine qu’il accompagne indique clairement que celle-ci est aussi une réussite. En tout cas je me suis surpassée en ce jour de l’an et je sais que tout à l’heure les convives feront honneur à ce repas. C’est une satisfaction morale quoique je sois moi-même pleine d’amertume.

Pour une énième fois je n’aurai même pas le loisir de goûter à ce repas que j’ai comme d’habitude concocté avec amour. Sous l’œil vigilant de ma TANTE, je servirai l’intégralité du repas dans les beaux récipients de fête puis les porterai à table. Après quoi je me verrai recevoir quelques piécettes pour aller m’acheter à manger…

A cette pensée je sens mon cœur se remplir d’indignation. Quand serais je enfin traitée comme le membre de la famille que je suis pourtant ? Quand ma TANTE tiendra t’elle enfin sa promesse ?
En effet, il y a cinq ans jour pour jour, un jour de l’an aussi, la sœur ainée de mon père ,de passage au village pour saluer la famille, avait jeté son dévolu sur moi. La fillette sage et travailleuse que j’étais avait tout de suite retenu son attention. Elle avait donc fait part à mon père de son désir de m’emmener avec elle en ville pour me scolariser. Celui-ci avait aussitôt donné son accord malgré le regard suppliant de ma mère qui ne voulait pas se séparer de son unique enfant et qui de surcroît ne portait pas spécialement sa belle sœur dans son cœur. Mais l’homme avait donné sa parole et les femmes ne pouvaient que s’exécuter. Ainsi le lendemain matin, tenant à la main mon léger baluchon, je disais, dans les larmes, au revoir à ma mère. Ma tante, d’une voix douce, m’invitait à me calmer en me décrivant avec force détails les mille et une merveilles de la ville. Par politesse je séchai mes pleurs bien que mon cœur soit peu convaincu par ses propos mirobolants…

Et cinq ans plus tard, je me rends bien compte que mon cœur avait raison. A la voix douce de tante aimante avait succédé bien rapidement celle dure de patronne. En lieu et place de cahiers et de stylos, j’ai reçu le balai et la serpillère. Oh que non ! Les coups et les injures n’étaient point ce qu’on avait promis me donner une fois arrivée en ville… La future écolière était devenue la bonne à tout faire de madame, le souffre- douleur de ses enfants puis une fois la puberté atteinte, le moyen d’assouvissement de la libido de monsieur toujours en quête de chair fraiche…

Je n’ai plus revu mon village et mes parents depuis mon départ. J’imagine bien que mon cupide père reçoit souvent quelques billets neufs et que cela suffit à son bonheur. Mais et ma pauvre mère ? Je l’imagine bien triste. Elle me manque tellement ! O mon Dieu quand la reverrais-je ? A cette pensée, je sens les larmes me monter aux yeux… Mais prestement je les essuie du revers de la main. Le pas lourd de ma tante se rapproche…
Je suis… je suis la NIÈCE A TOUT FAIRE de madame ma tante.

Retrouvez les Chroniques de Moi, Être Humain chaque mercredi.

Crédit photo Une: Ulis-Wittelsheim

Crédit Photo 2 : Messager d’Afrique

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